191 Interview de Bruno Le Maire à Die Presse (18.04.20) [de]

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Die Presse : En août 2018, vous avez déclaré à la "Die Presse" : "Quand l’Europe est unie, c’est une puissance". À l’époque, il s’agissait de politique commerciale. Aujourd’hui, l’UE est en crise existentielle. Pourquoi n’est-elle pas unie alors que son existence est en jeu ?
Bruno Le Maire : Il faut d’abord comprendre les enjeux. Personne ne peut être blâmé pour le virus. C’est pourquoi nous ne pensons pas que ce soit une bonne idée de lier cette crise sanitaire à la situation économique des États membres. Après tout, la crise économique n’est que le résultat de la crise Corona. C’est crucial. Après tout, si la crise économique ne touchait qu’un seul pays, celui-ci pourrait être considéré comme responsable de mauvaises décisions politiques. Mais ce n’est pas le cas ici. Deuxièmement, tous les pays n’ont pas les mêmes possibilités budgétaires. C’est une bonne nouvelle pour l’Allemagne, qui dispose de possibilités fiscales et financières considérables pour relever ce défi. Mais nous courons le risque d’avoir des différences encore plus grandes entre les États membres à la fin de la crise, en particulier dans la zone euro. C’est pourquoi nous considérons que ce fonds de reconstruction est si important. Parce qu’il nous permettra de financer des dépenses dans certains États membres qui n’ont pas la marge de manœuvre budgétaire que d’autres ont. En fin de compte, cela profite à tout le monde. Parce qu’il renforce l’unité de la zone euro.

Les pays d’Europe du Nord sont cependant opposés à toute communautarisation de la dette. Pourquoi la France insiste-t-elle sur ce point ?
Tout d’abord, nous parlons d’une communautarisation de la dette pour l’avenir. Nous ne parlons pas de la communautarisation des dettes existantes. C’est une distinction essentielle sur laquelle j’insiste. Deuxièmement, nous parlons de la dette commune pour les dépenses d’investissement dans l’intelligence artificielle, pour l’expansion de la 5G, pour les nouvelles technologies - et non pour les dépenses ordinaires du gouvernement. Et troisièmement, nous voulons emprunter cette dette commune pour une durée limitée, cinq ans environ. Nous ne communautarisons pas la dette publique pour l’éternité. Ce que nous proposons ici ne sont pas des euro-obligations. Notre proposition est politiquement nécessaire car elle montrera aux pays les plus touchés par le coronavirus - j’entends par là l’Italie et l’Espagne - que nous sommes prêts à les aider. Et nous le ferons de manière responsable. Nous ne devons pas sous-estimer le coût de la reconstruction. J’ai l’impression que dans certains États membres, ce qui se passe n’est pas enregistré. En France, on s’attend à une récession de 8 % : c’est la pire situation depuis 1945, et c’est la même chose en Italie, en Espagne, en Allemagne, partout. Veuillez ouvrir les yeux.

Mais la Commission européenne préfère utiliser le budget de l’UE plutôt qu’un fonds séparé. Qu’en pensez-vous ?
Permettez-moi de le dire très simplement : nous avons besoin d’argent - beaucoup d’argent. Dans le cas contraire, nous risquons d’être coincés dans une profonde récession pendant des années, ce qui provoquera un retour de bâton aux conséquences politiques graves. Nous pourrions, bien sûr, augmenter le budget de l’Union. Mais pour être honnête, ce ne serait pas efficace. Ce serait très coûteux pour les budgets nationaux, car les États membres devraient payer immédiatement les sommes supplémentaires. Si nous émettons des obligations communes, comme le propose la France, pour une durée maximale de cinq ans, ces obligations pourraient être remboursées sur 20 ans, ce qui permettrait d’en répartir le coût.

Votre plan est différent de celui des euro-obligations. Mais il s’agit toujours d’une dette commune. Pourquoi les citoyens des pays qui ont déjà entrepris des réformes difficiles devraient-ils maintenant porter le fardeau des pays qui se sont moins bien préparés aux temps difficiles, pour quelque raison que ce soit ?
Est-il vraiment dans l’intérêt des Pays-Bas et d’autres pays que l’Italie plonge dans une énorme dépression pendant les prochaines années ? Je ne le pense pas. C’est pourquoi nous nous sommes écartés de notre proposition d’euro-obligations, bien que nous pensions que cela pourrait être une bonne idée à long terme, et avons proposé le fonds de reconstruction, qui devrait être plus acceptable. En outre, notre proposition ne contredit pas la nécessité de poursuivre les réformes dans tous les États membres et de surveiller les finances publiques. Je ne dis pas : payons pour les autres. Ce n’est pas la position française. Nous sommes confrontés à cette crise énorme, l’avenir de l’Europe est en jeu, tous les États sont en danger, même ceux qui ont des finances saines.

Pourquoi devrions-nous avoir confiance dans le fait que l’Italie aura un meilleur contrôle de ses finances à l’avenir ?
Je peux comprendre cela. Mais je peux vous garantir que nous serons dans la pire position possible si nous ne mettons pas en commun les fonds pour la reconstruction de l’Italie. Il en va de la survie du projet européen, la plus importante construction politique du XXe siècle. Et je veux qu’il en reste ainsi au XXIe siècle. C’est pourquoi nous devons dépasser notre intérêt national. Je sais que c’est difficile. Mais avec le président Emmanuel Macron, nous avons pris une décision claire : Nous ne voulons pas que le projet européen disparaisse. Nous ne voulons pas que la zone euro explose. Si nous n’investissons pas massivement ensemble, nous risquons d’être laissés pour compte par la Chine et les États-Unis. Et je veux que nos amis d’Europe du Nord comprennent : si nous laissons tomber l’Italie, c’est la fin de l’Europe.

Dernière modification : 08/05/2020

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