Galerie des héroïnes franco-autrichienne [de]

JPEGAlors que la France accueillera en juin 2021 le Forum génération égalité, grand rendez-vous international pour faire progresser le droit des femmes, l’ambassade de France à Vienne a décidé d’inaugurer l’année 2021 en publiant, chaque semaine et jusqu’à la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars, des portraits croisés de femmes autrichiennes et françaises qui ont marqué leur temps depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’au XXème siècle.
« Marquer son temps » quand on est une femme, « oubliée de l’histoire...sans jamais avoir été passive » comme le rappelle la grande historienne Michelle Perrot soucieuse de mettre fin « aux silences de l’histoire des femmes », c’est d’abord lutter pour que l’espace public reconnaisse des talents et des compétences qui ont déjà su s’imposer à travers la notoriété et c’est ensuite faire de cette célébrité de pionnières un facteur d’amélioration de la condition féminine et, au-delà, un indicateur progressiste d’évolution de la société.

C’est cette dynamique qui a guidé le choix de notre cohorte de pionnières. Toutes ne pouvaient y être, mais toutes y sont représentées à travers des portraits d’artistes et de créatrices, de femmes en politique et de militantes, d’aventurières et de scientifiques qui ont su mettre au service de la condition féminine et des droits en général le capital tiré de leur action et de leur célébrité. Certaines d’entre elles témoignent aussi des difficultés et des frustrations subies de leur vivant même, où elles semblaient d’abord victimes de leur temps. Mais leur présence dans notre « galerie des héroïnes franco-autrichienne » montre aussi qu’il est des victoires symboliques et posthumes qui sont durables et comptent pour la collectivité.

En France comme en Autriche, l’itinéraire de notoriété pour des femmes n’allait pas de soi. En choisissant de brosser ces portraits de femmes disparues, nous avons voulu montrer que la course pour les droits des femmes avait suivi dans ces deux pays un chemin ascendant, mais un itinéraire heurté et parfois pénible qui en fit aussi un parcours athlétique.
Cet héritage d’efforts accomplis et de droits conquis est au cœur de l’action que continuent à mener actuellement nos sociétés et qui prend tout son sens dans un contexte de solidarité mondiale et d’affirmation de droits internationaux. Ce que l’histoire montre c’est que cette action n’est pas née de
la génération spontanée et que d’autres combats doivent se poursuivre et se poursuivent : pour l’égalité entre filles et garçons, contre la violence et le harcèlement subis par les femmes, contre les stéréotypes de genre souvent assassins et pour une géopolitique des droits des femmes moins inégalitaire dans le monde.

La France et l’Autriche y contribuent de façon particulière, à travers les politiques publiques et l’action de leurs deux ministères dédiés au niveau national mais également au travers de leur diplomatie féministe, incarnée en France notamment par Delphine O, ambassadrice et Secrétaire Générale du Forum Génération Egalité (Pékin+25).

Je tiens à remercier et à féliciter le Groupe de travail de l’ambassade de France à Vienne et tout particulièrement les stagiaires Ines le Chatelier et Paul Kragen qui ont pensé et réalisé ce cycle illustrant l’engagement toujours plus vigoureux de notre pays et donc de notre poste dans ce combat
mené en lien étroit avec nos hôtes autrichiens.

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Gilles Pécout
Ambassadeur de France en Autriche

Olympe de Gouges et Ida Pfeiffer

Olympe de Gouges et Ida Pfeiffer n’ont certes pas joui de la même célébrité. L’action emblématique de la première s’est à la fois déployée dans la sphère politique et littéraire, alors que la seconde a eu un rôle plus circonscrit comme exploratrice et scientifique. Elles montrent cependant toutes deux que de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle, la reconnaissance de l’identité littéraire, politique et scientifique est une aventure et une aventure risquée.
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Ida Pfeiffer (1797-1858) est une exploratrice et scientifique qui a tiré de ses expéditions des récits de voyage reconnus pour leur contenu scientifique et appréciés pour leurs qualités littéraires, dont la majorité a été traduite en français dès le milieu du XIXe siècle.

Née à Vienne, issue d’une famille très aisée d’industriels du textile, Ida Reyer épouse en 1820 Mark Anton Pfeiffer, un avocat plus âgé, avec qui elle a trois enfants. Ce n’est qu’après avoir élevé ses enfants et à 44 ans, qu’Ida Pfeiffer entreprend son premier voyage lointain : en Méditerranée orientale, sous la forme alors plus acceptable pour une femme seule du pèlerinage en Terre sainte. Entre mars et décembre 1842, malgré le peu de moyens, elle parcourt les rivages de l’Empire ottoman et de ses provinces arabes : de Constantinople à l’Egypte en passant par Jérusalem et la Palestine, le Liban et la Syrie. Son deuxième voyage la conduit en Islande et en Scandinavie en 1845. Mais c’est en réalisant ses deux tours du monde, l’un par le Cap Horn en 1846 et l’autre par le cap de Bonne-Espérance en 1851 qu’elle conquiert une durable notoriété confirmée par sa grande expédition dans l’Ocean indien, à Madagascar.
Par cette itinérance bien maitrisée et grâce aux publications qu’elle sait en tirer, Ida Pfeifer affirme sa place d’exploratrice et de scientifique à une époque où les grandes expéditions scientifiques sont strictement masculines à l’instar des plus célèbres d’entre elles qui l’inspirent, comme celles de Bory de Saint-Vincent. Ce statut singulier ne l’empêche pas d’être reconnue par la communauté scientifique internationale en devenant membre des sociétés de géographie de Paris et de Berlin. Provenant de son cabinet privé, de nombreux spécimens et objets peuplent les musées autrichiens et en tout premier lieu le Musée d’histoire naturelle de Vienne.
Trente ans après sa mort, l’Association viennoise de promotion de la culture pour les femmes fera graver une plaque en son honneur au Wiener Zentralfriedhof où elle repose.

Femme de lettres et publiciste célèbre, Olympe de Gouges (1748-1793) est considérée comme l’une des pionnières de la défense des droits de la femme illustrée par sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de septembre 1791.

Née en 1748 à Montauban, d’un père artisan boucher, Marie Gouze se retrouve en 1766, un an après son mariage, veuve de Louis Aubry dont elle a un fils. C’est alors que prenant le nom d’Olympe de Gouges elle part s’installer à Paris. Au début de la Révolution française, sa parabole de notoriété est successivement celle d’une demi-mondaine, d’une femme écrivain et auteur de romans et de pièces de théâtre et enfin celle d’une essayiste engagée en politique. C’est sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, dont il ne faut pas oublier qu’elle est adressée... à la reine Marie-Antoinette, qui lui vaut sa réputation féministe. Le contexte y est alors favorable : un an après la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, Condorcet vient de publier en 1790 son traité Sur l’admission des femmes au droit de Cité .
Ce que revendique Olympe de Gouges est l’égalité en droits des femmes et des hommes et donc la possibilité pour elles de jouir de leurs « droits naturels » confisqués par les hommes et de jouer un rôle pleinement adulte dans la Cité. Les conséquences en sont claires et diverses à la fois : liberté d’opinion et liberté sexuelle pour les femmes -reconnaissance du divorce notamment-, de même que participation à la vie politique par le suffrage universel pour parachever la Révolution politique. Son féminisme théorique et sa crainte des masses révolutionnaires la conduisent à épouser des positions politiques modérées, hostiles à Robespierre et à Marat jusqu’à défendre le roi Louis XVI « comme homme sinon comme roi ». Elle est guillotinée sous la Terreur en novembre 1793 à cause de ses convictions girondines et « fédéralistes ». A une époque marquée par l’engagement radical nouveau des femmes des classes modestes comme actrices politiques collectives -des Vendéennes aux Tricoteuses- Olympe de Gouges illustre le poids d’un féminisme des droits, plus modéré politiquement mais avec un ample et durable écho social et culturel.

Hubertine Auclert et Marianne Hainisch

Hubertine Auclert et Marianne Hainisch étaient deux militantes unies dans la lutte pour les droits de la femme et l’égalité entre les hommes et les femmes dans leur pays respectif. Leurs idéaux reflètent les combats de leur époque, la lutte pour le droit de vote et l’accès à l’éducation pour les filles.
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Hubertine Auclert (1848 – 1914) est une féministe militante fondatrice du mouvement pour le droit de vote des femmes en France, aussi désigné par extension du nom de « suffragettes » en référence au mouvement né au Royaume-Uni à la fin du XIXe siècle.

Née dans l’Allier dans une famille bourgeoise, Hubertine Auclert perd son père alors qu’elle est encore jeune : d’abord mise au couvent par sa mère -d’où elle tirera un solide anticléricalisme- elle dispose à sa majorité d’un héritage assez important pour être indépendante sans nécessité de travailler ou de se marier. A vingt-quatre ans, installée à Paris, elle appartient à la principale organisation libérale-démocrate de défense des droits des femmes « L’Avenir des femmes », dirigée par le journaliste Léon Richer et la riche femme de lettres Maria Deraismes. H. Auclert quitte Richer et son association en 1876 pour fonder avec un petit groupe de militants sa propre organisation, « Le Droit des femmes », défendant « l’accession des femmes, mariées ou non, à la plénitude des droits civils et politiques, dans les mêmes conditions juridiques que les hommes ». En 1879, H. Auclert participe au troisième congrès ouvrier de Marseille qui unifie le mouvement socialiste et persuade les congressistes d’inscrire le suffrage féminin à leur programme.
Au cours des années 1880, Hubertine Auclert poursuit énergiquement sa campagne pour le suffrage des femmes en lui associant la « révolte des contribuables » : des femmes sans droits électoraux n’ont pas à payer d’impôts ! Elle fonde l’hebdomadaire« La Citoyenne » dès que la loi sur la presse de 1881 autorise les femmes à publier des journaux, avant de s’établir quelques années dans la colonie algérienne. Dès ses débuts, Hubertine Auclert a lutté pour l’accession des femmes, mariées ou non, à la plénitude des droits civils et politiques, pour le rétablissement du divorce, l’éducation des femmes, ainsi que pour l’égalité salariale.

Marianne Hainisch (1839-1936), a été une pionnière du mouvement féminin autrichien, ardente promotrice du droit à l’éducation des femmes et militante des droits électoraux.

Née dans une famille d’industriels de la région de Vienne, Marianne Perger épouse Michael Hainisch manufacturier textile ruiné dans les années 1860. Marianne Hainisch gardera de cette époque de difficultés matérielles où elle tente elle-même de travailler la conviction qu’une femme doit pouvoir faire des études secondaires et universitaires, et acquérir des diplômes.
Très active à partir de 1888 au sein de l’association qui milite pour donner aux femmes un accès plus large à l’éducation (Verein für erweiterte Frauenbildung), elle fonde en 1892 la "Bund österreichischer Frauenvereine" (Fédération des associations féminines autrichiennes), qu’elle a présidée jusqu’en 1918.Après la mort de Bertha von Suttner (1914), elle a également pris, en tant que pacifiste convaincue, la direction de la commission de paix de la Fédération. M.Hainisch réussit à intégrer la Fédération au Conseil international des femmes (CIF) et sera présente en tant que représentante autrichienne aux conférences internationales des femmes du CIF à Berlin et à Toronto. En 1912, elle devient présidente du "Lycée de filles pour l’éducation supérieure des femmes", fonde le « Comité du suffrage des femmes » de Vienne pour militerpour le droit de vote des femmes etse consacre au travail social et au mouvement pour la paix après la Première Guerre mondiale,. En 1927, elle est l’une des fondatrices du magazine de la Ligue« Die Österreicherin ». Sous sa direction, le Parti des femmes autrichiennes a été fondé en 1929. Si son nom de famille vous est familier, c’est probablement également parce que Marianne Hainisch est la mère du président fédéral Michael Hainisch. C’est également de M.Hainisch qu’est venue l’initiative de l’introduction de la fête des mères en Autriche, célébrée depuis 1924. Marianne Hainisch qui représente un féminisme des droits, libéral et modéré politiquement, est l’une des premières à avoir inscrit l’éducation secondaire et supérieure des filles au cœur des revendications d’émancipation des femmes.

Irène Joliot-Curie et Gabriele Possanner von Ehrental

Irène Joliot-Curie et Gabriele Possanner von Ehrental ont toutes deux fait connaître leur nom en s’imposant dans des domaines jusque-là principalement masculins : la chimie et la médecine. Ces deux universitaires font ainsi, chacune à leur manière avancer la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes, que ce soit dans l’éducation ou dans la vie professionnelle.
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Irène Joliot-Curie (1897-1956), née à Paris le 12 septembre 1897, fille de Pierre et Marie Curie, elleépouse Frédéric Joliot en 1926. Après avoir commencé ses études à la faculté des sciences de Paris, elle a servi comme infirmière radiographe pendant la Première guerre mondiale. Elle devient docteure en sciences en 1925, après avoir préparé une thèse sur les rayons alpha du polonium. Seule ou en collaboration avec son mari, elle a réalisé d’importants travaux sur la radioactivité naturelle et artificielle, la transmutation des éléments et la physique nucléaire ; elle a partagé avec lui le prix Nobel de chimie de 1935, en reconnaissance de leur synthèse de nouveaux éléments radioactifs, dont les travaux ont été résumés dans leur article commun intitulé Production artificielle d’éléments radioactifs. Preuve chimique de la transmutation des éléments (1934). En 1938, ses recherches sur l’action des neutrons sur les éléments lourds, ont constitué une étape importante dans la découverte de la fission de l’uranium. Nommée maître de conférences en 1932, elle devient professeur à la faculté des sciences de Paris en 1937, puis directrice de l’Institut du radium en 1946. Commissaire à l’énergie atomique pendant six ans, Irène a participé à sa création et à la construction de la première pile atomique française (1948). Elle s’intéressait vivement à la promotion sociale et intellectuelle des femmes ; elle était membre du Comité national de l’Union des femmes françaises et du Conseil mondial de la paix. En 1936, Irène Joliot-Curie est nommée sous-secrétaire d’État à la recherche scientifique. Elle est membre de plusieurs académies étrangères et de nombreuses sociétés scientifiques, docteur honoris causa de plusieurs universités et officier de la Légion d’honneur. Elle est décédée à Paris en 1956.

Née en 1860 à Buda en Hongrie, Gabriele Possanner von Ehrental est réputée pour être la première femme médecin autrichienne. Fille de fonctionnaire, Gabriele vécut dans de nombreux endroits étant jeune, avant de s’installer à Vienne en 1880. Elle obtient son diplôme à l’Ecole Normale de Vienne et commence à travailler en tant qu’institutrice. Elle déménage par la suite à Zurich afin d’étudier la médecine, et obtient son doctorat en 1893, au cours duquel elle écrit une thèse dans le domaine de l’ophtalmologie ayant pour sujet : « Über die Lebensdauer nach dem Auftreten von Retinitis albuminurica ». Le choix de ce sujet peut en partie s’expliquer par le fait que Gabriele travailla comme assistante dans une clinique ophtalmologique durant ses études. Après son retour à Vienne, ses efforts pour exercer dans le domaine de la médecine, exclusivement réservé aux hommes à cette époque, sont soutenus par le « Verein für erweiterte Frauenbildung ». Elle repasse ses examens à l’Université de Vienne afin que ses diplômes soient reconnus en Autriche, commence à travailler comme médecin bénévole et devient la première femme à recevoir un doctorat de l’Université de Vienne. Gabriele Possanner von Ehrental ouvre son cabinet le 10 mai 1897 et devient quelques années après la première femme à être admise comme membre du corps médical de Vienne en 1904 – en tant que membre suppléant cependant. Durant la première guerre mondiale, Gabriele est employée dans le service hospitalier. Décédée le 14 mars 1940 à Vienne, celle qui fut la première femme à obtenir en 1928 le titre de « Medizinalrat » [conseiller médical] a eu une influence notable sur la reconnaissance des femmes dans le milieu universitaire et médical. Pionnière en la matière, Gabriele Possanner von Ehrental a donné des impulsions essentielles pour le rôle croissant des femmes à l’université de Vienne et pour l’éducation des femmes en général.

Dernière modification : 22/01/2021

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